Le 7 novembre 2024, l’Assemblée nationale de la République Démocratique du Congo a une nouvelle fois prorogé l’état de siège, une mesure exceptionnelle qui a été instaurée le 6 mai 2021 dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Cette décision, approuvée par 316 députés nationaux, a provoqué des débats intenses, avec 33 voix contre et 2 abstentions. Cette prorogation soulève des questions cruciales sur l’efficacité de cette mesure, qui est au cœur des préoccupations sécuritaires et humanitaires dans l’est du pays.
Une mesure de sécurité en débat
L’état de siège, imposé pour lutter contre les groupes armés qui sévissent dans ces provinces depuis plusieurs années, a été conçu comme un moyen d’assurer la sécurité et de restaurer l’autorité de l’État dans des zones où l’insécurité est chronique. Cependant, cette mesure, qui donne aux autorités militaires des pouvoirs étendus, notamment dans les domaines judiciaire et policier, a suscité des critiques croissantes au fil du temps, en raison de son impact sur la population civile et de l’échec apparent à rétablir une paix durable.
Lors de la plénière du 7 novembre, c’est le vice-ministre de la Justice, Samuel Mbemba, qui a défendu ce projet de loi, annonçant qu’une évaluation de la situation serait effectuée à la fin du mois de novembre. Cette évaluation donnera lieu à une mission gouvernementale, qui associera les élus des provinces concernées, dans l’optique de faire le point sur l’impact de l’état de siège et d’envisager des ajustements. Cette annonce a été faite au nom de la Première ministre, Jean-Michel Sama Lukonde, qui a souligné l’importance de cette mesure pour la sécurité nationale, mais aussi la nécessité d’ouvrir un dialogue pour ajuster les stratégies en place.
Les inquiétudes de l’opposition
L’opposition, et particulièrement le député Justin Bitakwira, élu de la province du Sud-Kivu, a vivement réagi à la prolongation de l’état de siège. Selon lui, cette mesure n’a pas apporté les résultats escomptés et a même aggravé la situation. « Le gouvernement, qui pense que nous exagérons en exigeant la levée de l’état de siège, va trouver pire sur le terrain », a-t-il averti, soulignant que cette politique a non seulement échoué à restaurer la sécurité, mais a également contribué à l’aggravation de la situation humanitaire.
Pour Justin Bitakwira, l’état de siège a entraîné des pertes territoriales supplémentaires face aux groupes armés, et a provoqué une explosion du nombre de déplacés internes, avec des dizaines de milliers de Congolais contraints de fuir les violences. « Il y a 100 fois plus de déplacés de guerre avec l’état de siège qu’avant. Nous avons perdu plus de terrains, et la situation s’est détériorée », a-t-il ajouté. Selon lui, la militarisation des zones de conflit, en substituant les autorités civiles aux autorités militaires, a contribué à la détérioration des conditions de vie des populations.
Des critiques sur l’impact humain
Les critiques portent également sur les conséquences humanitaires de l’état de siège. La militarisation de la gestion des affaires publiques a exacerbé les souffrances des civils, dont beaucoup vivent dans des conditions de plus en plus précaires. Les ONG et les acteurs humanitaires ont régulièrement mis en garde contre les effets néfastes de cette mesure sur les communautés locales, qui se retrouvent prises en étau entre les opérations militaires et les attaques des groupes armés.
L’absence d’un plan clair pour la réintégration des zones sous contrôle militaire dans la gestion civile après plusieurs années de guerre et de violence a également été pointée du doigt. En dépit de l’ampleur des ressources consacrées à l’état de siège, le retour à la stabilité semble toujours aussi incertain. Ce contexte d’instabilité permanente soulève des questions sur l’efficacité à long terme de la politique de l’état de siège comme solution à la crise sécuritaire dans l’Est de la RDC.
Les perspectives de la mission gouvernementale
La mission gouvernementale envisagée à la fin du mois de novembre aura pour but de faire un état des lieux de la situation. L’évaluation de l’état de siège impliquera directement les élus nationaux des provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu, qui seront appelés à participer à la réflexion sur une gestion plus inclusive de la crise. Ce processus pourrait marquer une étape importante pour repenser la politique de sécurité dans cette région.
Cependant, le scepticisme demeure parmi les détracteurs de l’état de siège, qui estiment que des solutions plus profondes et structurelles doivent être mises en œuvre pour résoudre les causes profondes de l’insécurité dans l’est de la RDC. Parmi ces solutions, on évoque souvent le désarmement des groupes armés, une meilleure gouvernance locale, ainsi que des programmes de réconciliation et de développement économique ciblés pour apaiser les tensions communautaires.
La prorogation de l’état de siège pour la 85ème fois soulève d’importantes interrogations sur la stratégie à long terme du gouvernement congolais face à la crise sécuritaire dans l’est du pays. Si le gouvernement continue de défendre cette mesure comme indispensable à la restauration de l’ordre, les critiques de l’opposition, soutenues par les nombreuses souffrances des populations locales, suggèrent qu’une révision en profondeur des approches militaires et politiques s’impose. L’évaluation annoncée pour la fin novembre pourrait offrir l’occasion de redéfinir la gestion de la crise, en tenant compte des réalités du terrain et des attentes des Congolais.
TK








